Flash info

LA VÉRITÉ SUR L’ECO, LA FUTURE MONNAIE DE LA CEDEAO



Milton Friedman, lauréat du Prix Nobel d’Économie en 1976, et chef de file des monétaristes, a écrit : « La monnaie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des seuls gouverneurs de banque centrale ». Et Jacques Rueff, autre célèbre économiste de renchérir : « Le destin de l’homme se joue sur la monnaie ». C’est dire à quel point, l’utilisation de la monnaie, que les économistes appellent « politique monétaire » est primordiale, dans la vie des peuples et des nations ; c’est pourquoi, dans le débat public, il n’est pas souhaitable de laisser les non spécialistes en économie monétaire et autres activistes, créer la confusion dans l’esprit des peuples africains à travers des incongruités et des contrevérités scientifiques; les peuples ont besoin d’être plutôt éclairés… par de vrais sachant. Et tout homme politique sérieux exerçant le pouvoir, ne peut ruser avec les autres ou avec les peuples, dans ses prises de décision de politique monétaire.

Or, dans un article qui circule sur les réseaux sociaux, monsieur Ferro Bailly, journaliste, accuse les présidents Alassane Ouattara et Emmanuel Macron de ruser, dans le processus de mise en circulation effective de l’éco, la future monnaie de la CEDEAO qu’il dit monnaie mort-née ; Sans être l’avocat des deux présidents – ils ne me connaissent pas - je me permets de rétablir la vérité scientifique sur le sujet, pour deux raisons :
       - c’est un devoir voire une obligation morale pour moi, au même titre que les autres économistes africains, d’éclairer les peuples africains sur les sujets économiques qui sont d’intérêt général;
      - pour avoir écrit, entre autres, trois livres d’économie monétaire (Zones monétaires et Développement économique en Afrique ; La théorie de la zone monétaire mondiale ; La zone monétaire CEDEAO : quand la logique politique a contrarié la rationalité économique) et formulé des théories économiques en la matière, au cours des cinq dernières années.

La vérité, c’est que les chefs d’État de la CEDEAO (créée en 1975), ont décidé, en 1987, d’adopter une monnaie commune, dans le cadre de la transformation de leur organisation en zone monétaire à l’horizon 2003. À cette époque, ni Alassane Ouattara ni Emmanuel Macro n’étaient présidents de la République ; en 2001, il a été créé, au sein de la CEDEAO, l’Institut Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (IMAO), chargé de faire des études pour accélérer la formation de la zone monétaire projetée.
 
Le 29 juin 2019, à Abuja(Nigeria), les 15 chefs d’États de la CEDEAO, ont décidé d’appeler « éco » la future monnaie commune et projeté sa mise en circulation effective, au troisième trimestre 2020. À leur réunion du 7 septembre 2020, à Niamey(Niger), les chefs d’État ont reporté à une date ultérieure l’échéance qu’ils ont fixée finalement à l’an 2027, à leur réunion suivante du 29 juin 2021, à Accra (Ghana). La France n’est pas membre de la CEDEAO et son président n’a pas participé à ces différentes réunions.

Mais, Ferro Bailly, dans son article, accuse les présidents Macron et Ouattara d’avoir imposé aux autres chefs d’État africains l’éco, conçu sur le modèle colonial du franc CFA, fait de parité fixe avec l’euro, avec avoirs extérieures domiciliés dans un compte d’opérations au Trésor français, pour le compte de la Banque centrale française « pour ruser » avec les peuples africains. Quelles contrevérités !
Il est bon d’expliquer que le franc CFA n’a jamais été une monnaie française ; ce n’est donc pas une monnaie coloniale ; c’est une monnaie créée, à l’époque coloniale, en 1939, par la France pour ses colonies françaises d’Afrique (CFA), qu’elle a déclarée au FMI, en 1945 ; mais, le franc CFA n’a jamais eu cours légal en France. Au sens économique, c’est une monnaie africaine, et non française, justement pour n’avoir jamais eu cours légal sur le territoire français, avant et après les indépendances des pays africains, dans les années 1960; ici, il y a une nuance que le profane en économie ne peut évidemment pas percevoir et que les économistes africains idéologiques galvaudent, à cor et à cri.  Le rejeter, parce que soi-disant monnaie coloniale, n’a aucun sens économique. N’en déplaise aux économistes africains idéologues et anti-franc CFA qui n’ont jamais renouvelé leurs connaissances scientifiques en économie depuis plus de 30 ans.

 S’il fallait rejeter tout ce qui est occidental, a été ou est créé par la France, ancien pays colonisateur et par l’Occident, alors il faudrait, en Afrique, parler désormais les langues africaines à la place du Français, arrêter de rouler dans des voitures ou d’acheter des costumes taillés en Occident, arrêter de consommer le bon vin et le champagne de France, etc. ; en un mot, arrêter de consommer tout produit occidental en Afrique. Or, on constate que cela n’est pas le cas, chez les soi-disant souverainistes africains, qui combattent, en théorie, l’impérialisme occidental, mais portent le masque blanc dans la vie de tous les jours.

La vérité, c’est aussi et surtout que le franc CFA est une monnaie crédible et convertible ; il est une des monnaies les plus solides en Afrique, et est depuis toujours, la monnaie refuge dans les pays de la ZMAO, particulièrement, au Ghana, au Nigeria, Sierra Leone etc., où les monnaies nationales sont faibles et subissent d’énormes dépréciations, en 2023, de – 29,8%, - 17,4% et - 34%, respectivement. Ferro Bailly ne sait peut-être pas, tout cela, puisqu’il n’est pas économiste. Soit ! mais, je l’invite à faire un voyage à Accra, à Lagos, à Conakry, à Freetown ; à l’aéroport de ses villes, les petits porteurs de bagages, pour leurs pourboires, lui diront : « I want CFA francs »; ce qui veut dire, en français : « Je veux des francs CFA » ; Ces humbles citoyens ne connaissent aucun concept économique. Mais, ils vivent et sentent la réalité économique et l’expriment sans démagogie ni tricherie.

Et puis, Ferro Bailly, journaliste qui doit pouvoir suivre et relater les faits, ne sait même pas que, depuis l’année 2021, le compte d’opérations a été supprimé, que la totalité des réserves extérieures des pays de la zone FCFA est gérée par les pays eux –mêmes, sans implication de la France. Notre journaliste commet même une bourde en classant, dans son article, la République des Seychelles comme membre de la zone CFA, alors qu’elle est membre de la COMESA (Common Market for Eastern and Southern  Africa) et a pour monnaie, la rupee.

Dans la perspective du passage à l’éco, le président Ouattara, seul ancien gouverneur de banque centrale, parmi les 8 chefs d’’État de l’UEMOA, a été mandaté par ses pairs, pour négocier des accords monétaires transitoires avec la France et l’Union européenne. Les pays de la ZMAO (les pays de la CEDEAO non membres de l’UEMOA) n’étaient pas concernés par ces négociations. C’est donc, dans le cadre de ces négociations que les présidents Ouattara et Macron ont évoqué la question de l’éco, lors du passage du président français, à Abidjan, le 21 décembre 2019. Sans de tels accords, les économies des pays de l’UEMOA auraient été complètement bloquées, depuis le renvoi de la mise en circulation de l’éco, à l’échéance 2027.  Ici, il n’y rien qui ruse contre les peuples africains ou contre les autres chefs d’État africains, comme le prétend Ferro Bailly.

La vérité encore, c’est que l’éco, la future monnaie de la CEDEAO n’est pas « mort-né » comme l’affirme Ferro Bailly ; la date de sa mise en circulation effective a été maintes fois repoussée sous pression du Ghana, et surtout du Nigeria qui hésite face à  la future  gestion commune des avoirs extérieurs des pays membres (avec  ses énormes avoirs Extérieurs , par exemple, de 40 milliards de dollars américains en 2020, comparés aux  7 milliards  et 6 milliards de dollars américains pour le Ghana et la Côte d’Ivoire et aux avoirs extérieurs insignifiants des pays du Sahel). Les prises de décisions étant basées sur la règle de l’unanimité au sein de la CEDEAO, l’on comprend bien que, pour des raisons politiciennes ou idéologiques, des décisions rationnelles, comme celle de l’usage effectif de la monnaie commune, peuvent être malheureusement bloquée.

 En effet, la formation de zones monétaires est basée sur les théories de la zone monétaire optimale (Robert Mundell, 1961 ; Marcus fleming, 1961 ; James Ingram, 1961 ; Ronald McKinnon, 1963 ; Peter Kenen, 1969) et de la zone monétaire optimale endogène ( Frankel and Rose,1998, 2000,2002;  Pesenti and Corsétti,2000 , De Grauwe et Mongelli,2005 ; Freudenberg and Fontagné,2005 ; etc. ) qui démontrent « qu’il y a plus de bénéfices économiques ( que d’inconvénients, en terme de perte de souveraineté monétaire et autres), pour deux ou plusieurs pays  quand ils adoptent  une monnaie commune, dans le cadre d’une union monétaire que s’ils gardent individuellement leurs propres monnaies  ».

S’inscrivant dans le processus d’intégration économique de Bela Balassa (1969) et dans l’optique de la formation ex-ante, de leur union monétaire, les pays de la CEDEAO s’évertuent – mais à tort – à réaliser des critères de convergence macroéconomique de leurs économies qui retardent la mise en circulation effective de l’éco. Or, sans remettre en cause les effets bénéfiques de la théorie traditionnelle, la théorie de la zone monétaire optimale endogène (formulée depuis les années 1998, 2000, 2002, 2005) permet la formation immédiate de cette union et la mise en circulation effective de l’éco, sans délai.

Par ailleurs, la théorie économique démontre, mathématiquement et économiquement, que les petits pays (représentant de petites économies), appelés « price taking countries », ne peuvent influencer leurs termes de l’échanges qui sont, par contre, déterminés par les termes de l’échange des grands pays qui sont leurs partenaires commerciaux. Par conséquent, la meilleure manière d’éviter ou d’amortir la détérioration de leurs termes de l’échange, c’est d’arrimer leurs monnaies, dans une parité fixe, à celles de leurs grands partenaires (Lipschitz,1979 ; Branson and Kaletseli-Papaefstratiou, 1981).  Ainsi, une parité fixe entre l’euro et l’éco, conduirait à réduirait ou atténuerait les chocs sur les termes de l’échange des pays de la CEDEAO qui constitue un petit espace économique, donc une petite économie.
De plus, la parité fixe du franc CFA avec l’euro assure et renforce sa crédibilité, et garantit la stabilité dans les échanges, évite la volatilité et rassure les investisseurs, annulent les coûts de change et réduit les coûts de transactions etc.

Par conséquent, une parité fixe entre l’éco et des devises comme l’euro, le dollar, le yen, serait hautement profitable aux pays de la CEDEAO dont la part dans le commerce mondial est de 0,5%, mais qui commerce principalement avec l’Union européenne, les États-Unis et le Japon ; toute l’Afrique représente seulement entre 3% et 4% du commerce mondial.

Par référence à la théorie de la zone monétaire optimale endogène qui préconise la formation de zone monétaire ex-post, les pays de la CEDEAO devraient immédiatement mettre en circulation l’éco, leur monnaie commune, sans plus attendre ; ceci éviterait d’aggraver les coûts d’opportunité déjà inchiffrables que subissent leurs économies, individuellement et collectivement.


Molière Djelhi Yahot
Docteur en Sciences Économiques
Ancien professeur d’Économie à L’ENA



LIVRES



Photos inedites



Facebook

Interview